La vache, Beat Sterchi

Dans son roman La Vache, Beat Sterchi nous oblige à regarder la réalité en face. Nous avons appris à fermer les yeux sur la situation de l'élevage et l'abattage des animaux. Paysans, travailleurs immigrés, bouchers et tripiers sont mis en scène dans ce roman beau et violent, déchirant et révoltant. Une lecture qui ne laissera personne indifférent.

POURQUOI LIRE LA vache ?

  • Le livre : publié en 1983 en Suisse, il a beaucoup fait parler de lui dans le monde littéraire germanophone.
  • Le décor : la Suisse alémanique, entre un village où on élève le bétail et les abattoirs de la ville.
  • Le genre : les chapitres alternent entre roman agricole dans la famille Knuchel et des scènes effroyables dans les abattoirs.
  • Le style : Beat Sterchi mélange les styles pour offrir une narration polymorphe, entre dialogues en dialectes, discours rapportés et descriptions classiques.

L’HISTOIRE

On suit plusieurs personnages dans cette histoire aux deux narrations alternées.

Dans les chapitres impairs, on se trouve dans le village d’Innerwald en Suisse. Ambrosio, immigré espagnol, y arrive pour travailler chez les Knuchel. Ceux-ci ont une exploitation agricole, où ils élèvent des vaches pour leur lait. Le père Knuchel refuse de traire ses vaches avec des machines et a besoin de main d’œuvre bon marché.

Dans les chapitres pairs, on suit toujours Ambrosio. Il travaille désormais dans les abattoirs d’une ville voisine. On suit les événements d’une journée : abattage, relations entres collègues et les mutineries de la journée qui mèneront à une scène finale, comme une apothéose sanglante.

LEs vaches, l’élevage, l’abattage

La Vache de Beat Sterchi pose la question de notre rapport aux animaux dits d’élevage. Dans les chapitres agricoles, il y est question des traditions du métier d’éleveur. On sent à travers les personnages de la famille Knuchel l’amour de leur travail. Ces chapitres sentent bons le foin tout juste coupé, les prés verdoyants et le tas de fumier. L’auteur décrit avec précision la beauté des gestes des paysans qui aiment s’occuper de leurs vaches.

Blösch d’ailleurs, comme les autres vaches de l’exploitation a toute sa place dans ces chapitres. J’ai beaucoup aimé ces scènes dans les prés et dans l’étable : l’entretien et la traite des vaches. Je suis retourné le temps de la lecture dans la campagne agricole de mon enfance.

« Il n’avait pas échappé à Ambrosio que le dimanche, le travail aussi était fêté chez Knuchel. On nourrissait le bétail en salopettes propres, on sortait le fumier avec des plis impeccables au pantalon. Knuchel prenait son temps, il taquinait les bêtes, on souriait, riait, s’arrêtait. On allait à l’herbe moins tôt et les enfants venaient aussi. Le petit Hans avait le droit de grimper sur le tracteur et de tenir le volant. Stini emmenait une poupée de son. La grand-mère, à la cuisine, avait un air de fête. Elle buvait une tasse de café de plus que d’ordinaire, et la paysanne avait mis un tablier blanc. »

La vache, Beat Sterchi

Mais à cette vision de traditions agricoles en perte de vitesse dans la Suisse des années 1980 face à l’industrialisation du métier, est aussi opposée le traitement des animaux lors de l’abattage.

On lit alors des scènes d’une extrême violence. Beat Sterchi a travaillé pendant un temps dans un abattoir et sait de quoi il parle. Il connaît le vocabulaire, les gestes et les techniques. Il y a, malgré toute la violence des scènes décrites, une beauté terrifiante qui émane de ces pages : c’est toute la force de l’auteur de réussir à nous faire lire une très grande œuvre littéraire inscrite dans des lieux sur lesquels on a l’habitude de fermer les yeux.

« Ni empereur ni roi ni noble ni bourgeois ni paysan ni commerçant, par contre de nombreux bouchers, équarrisseurs, porchers, tripiers, fossoyeurs quittèrent l’un après l’autre les vestiaires. Des gestes réticents, retenus. Des hommes encore raides de sommeil, butés, et qui grognaient, fumaient, défilaient, devant l’horloge à timbrer avant de se rendre au travail. Un travail qui ne les attirait pas. »

La vache, Beat Sterchi

Capitalisme agricole, main d’œuvre immigrée et racisme

Ce qui m’a autant plu dans La Vache, c’est que Beat Sterchi relie la violence exercée sur les animaux pendant l’équarrissage à celle exercée sur les travailleurs, aux champs ou à l’abattoir.

Déjà à Innerwald, la violence de certains dialogues (et échauffourées dans le café du village) nous met la puce à l’oreille. Ces paysans suisses transposent une part importante de leurs frustrations face à leur situation difficile sur la main d’œuvre immigrée. Ambrosio et Luigi, peu importe qu’il fasse leur travail mieux que d’autres, sont insultés et dénigrés. Le racisme à leur égard est très fort et est monnaie courante, semble normalisé.

D’autres personnages, comme celui du vendeur de bétail, sont également très intéressants. Il reprend toute la chaîne de l’élevage, des paysans au laitier, en passant par les abattoirs et les grosses entreprises qui, pour faire du profit, acculent toujours plus chaque maillon, chaque personne exerçant son métier dans la souffrance. À travers lui, Beat Sterchi nous explique que dans la situation actuelle, toutes les personnes qui travaillent dans l’élevage se font avoir.

Mais c’est surtout dans l’abattoir que la situation est dramatique. Là encore le racisme est exacerbé. Mais c’est la souffrance de tous les travailleurs de l’usine qui est montrée. Certains des portraits de ces personnages m’ont beaucoup touché. Ce que ces hommes ont dû vivre avant de travailler dans cet endroit où personne n’a envie de finir. C’est très triste.

« En dehors des installations de réfrigération, Hugentobler était toujours plein de retenue. Dès qu’il quittait son lieu de travail, il se montrait timide comme un enfant. Comme si la ville, les rues, les magasins, les parcs et toutes les institutions n’était là que pour les autres gens, ceux qui exerçaient d’autres professions, ceux d’autres classes sociales, ceux qui avaient un autre aspect que lui. »

La vache, BEat Sterchi

Ce que j’en ai pensé

J’ai été pas mal remué par cette lecture ! J’ai été emporté par la prose si entraînante de Beat Sterchi ! J’ai aimé que l’auteur passe si aisément du vocabulaire technique de l’élevage, à la façon de parler des paysans suisses, du vocabulaire de l’abattage des animaux au mélange d’italien et d’espagnol que parlent les travailleurs immigrés…

La force de Beat Sterchi, c’est de nous donner à lire un livre où le message est évident, mais jamais écrit noir sur blanc. Ce que nous faisons subir à ces bêtes est l’affaire de tout le monde. Mais nous décidons de fermer les yeux, pour avoir accès à de la viande toujours moins chère. L’auteur nous oblige à regarder la vérité en face.

C’est parfois très dur à lire, mais aussi très émouvant dans d’autres passages. Il est très violent de lire les scènes d’équarrissage évidemment. Mais aussi les dialogues où s’expose un racisme (et sexisme) décomplexé. Bref, c’est une lecture très importante, que je recommande à celles et ceux qui ont l’estomac bien accroché !

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OÙ TROUVER LE LIVRE La vache ?

Le livre La vache de Beat Sterchi a été réédité en français en avril 2019 aux éditions ZOE. Vous le trouverez dans toutes les bonnes librairies spécialisées en littérature étrangère. La traduction française est de Gilbert Musy.

QUE LIRE APRÈS ?

J’ai envie de lire ensuite d’autres romans qui traient de notre relation aux animaux dits d’élevage, comme :

  • Règne animal, Jean-Baptiste Del Amo
  • Cadavre exquis, Agustina Bazterrica
  • L’homme des haies, Jean-Loup Trassard
  • Une bête au paradis, Cécile Coulon

La vache, Beat Sterchi est un livre qui se passe en Suisse.

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