Tout ira bien, Damian Barr

Tout ira bien est le premier roman traduit en français de l'écrivain britannique Damian Barr. Il y mêle deux histoires : celle des camps de concentration britanniques en Afrique du Sud dans lesquels étaient parqués les Boers au début du XXe siècle et celle de Willem, un garçon sensible envoyé dans un camp de rééducation en 2010 pour faire de lui un homme. Deux horribles drames qu'il est important de ne pas oublier.

POURQUOI LIRE Tout ira bien ?

  • Le livre : c’est le premier livre traduit en français du journaliste et écrivain britannique Damian Barr
  • Le décor : l’Afrique du Sud, de la deuxième guerre des Boers (1901) au début du XXIe siècle, en passant par l’Apartheid et l’arrivée de Nelson Mandela au pouvoir
  • Le genre : Tout ira bien est un roman largement inspiré de faits réels, des camps de la guerre des Boers à l’histoire tragique de Raymond Buys
  • Le style : c’est très bien écrit, ça se lit vite, trop vite peut-être ? J’aurais aimé une écriture moins propre et moins lisse

L’HISTOIRE

Nous suivons deux histoires principales dans Tout ira bien. La première nous est racontée par Sarah van der Watt. Pendant la deuxième guerre des Boers, en 1901, elle commence un journal pour raconter les événements qui opposent Afrikaners et Anglais. L’arrivée des soldats britanniques, la destruction de sa ferme, l’arrivée dans le camp de Bloemfontein.

La deuxième histoire est celle de Willem et de sa famille. Sa grand-mère d’abord, pendant l’Apartheid, puis sa mère, au moment de l’arrivée de Nelson Mandela au pouvoir. Et enfin l’histoire de Willem, envoyé dans un camp à son tour en 2010.

Camps contre camps

Damian Barr fait le parallèle entre deux types de camps dans Tout ira bien.

Le camp de concentration de Bloemfontein tout d’abord. C’est l’un des camps de concentration britanniques en Afrique du Sud, dans lequel étaient enfermés les populations boers et noires. Pendant la guerre, les Boers qui refusaient de se rendre voyaient leurs fermes brûlées par les Britanniques, leurs animaux tués, leurs domestiques noirs confisqués et étaient enfermés dans ces camps. Surpeuplés, mal gérés, les femmes, les enfants et les vieillards qui y sont parqués meurent de faim ou de maladies. 26 000 Boers meurent dans ces camps. L’horreur sera dénoncée par l’infirmière Emily Hobhouse et les conditions seront un peu améliorées – dans les camps des Boers. Pour ce qui est des Noirs – les Britanniques n’enregistrent pas officiellement les victimes indigènes – on estime à 20 000 le nombre de décès en camp.

Et un camp de rééducation dans lequel sont envoyés des garçons pour faire d’eux des hommes près de Johannesburg. De la thérapie de conversion qui ne dit pas son nom. Le camp d’Aube nouvelle a été imaginé à partir de celui de Echo Wild Game Rangers en Afrique du Sud, où a été torturé le jeune Raymond Buys, qui a succombé de ses sévices en 2011. Le camp où est envoyé Willem dans Tout ira bien est donc lui aussi inspiré de faits réels. Et les conditions de vie ne sont pas celles vendues sur la brochure pour inciter les parents à y déposer leurs garçons.

Mais il y a en fait de nombreux camps qui s’affrontent dans Tout ira bien. Les Britanniques et les Afrikaners pendant la deuxième guerre des Boers. Deux populations chrétiennes qui se battent pour un territoire qui appartenait avant aux populations indigènes qui ont été colonisées et réduites à la servitude. À Bloemfontein il y a le camp des Boers et le camp des Noirs. Puis, pendant l’Apartheid il y a le camp des Blancs (anglophones et Afrikaners) et le camp des Noirs. Et la fin de la ségrégation ne signifie pas la fin des camps : à Johannesburg et ailleurs, des quartiers blancs de plus en plus sécurisés se barricadent. Les townships perdurent. Dans d’autres quartiers d’abord réservés aux Blancs, des Noirs s’installent. Des Afrikaners d’extrême droite continuent le combat.

« Notre camp – il y en a d’autres – contient 250 tentes. La limite d’occupation officielle est prétendument e quinze par tente. Donc, nous sommes au moins 3000. Il y a une semaine, nous étions tous des fermiers. Maintenant il n’y a plus de fermes. Nous sommes des « réfugiés ». La proportion de prisonniers – c’est ce que nous sommes, d’après Helen – par rapport aux soldats est de cent contre un. Mais ils sont armés. Le seul portail est celui à l’entrée. Il n’y ni clôtures ni murs pour nous retenir. Où irions-nous si nous nous enfuyions ? Bloemfontein est à trois kilomètres de là. Le camp est installé sur une pente, et comme à la maison, on peut voir à des kilomètres à la ronde, mais il n’y a rien autour de nous : ni maisons, ni fermes, ni même un peu d’herbe. Tout a été brûlé, y compris les huttes des Indigènes. Les rares petites kopjes qui cassent la ligne d’horizon ont été dépouillées de toute leur végétation pour faire du bois à brûler. Il n’y a même pas un nuage dans le ciel. Nous avons tous travaillé si dur pour apprivoiser cette terre. Peut-être aucun d’entre nous n’a-t-il vraiment sa place ici. »

Tout ira bien, Damian Barr

Histoire, mémoire, rancœurs

Tout ira bien est un roman sur l’histoire et la mémoire. Sur l’importance du souvenir d’un côté et les dangers de l’instrumentalisation de l’histoire de l’autre.

Damian Barr débute son roman avec le récit de Sarah et de son fils dans les camps. Puis, dans le récit de Willem, celui-ci visite avec sa classe le musée du camp. Damian Barr semble nous rappeler l’importance du souvenir. De l’enseignement de l’histoire des Afrikaners et des Britanniques en Afrique du Sud à l’école – en Afrique du Sud comme en Grande-Bretagne. Mais on trouve également des réflexions tout au long du texte sur l’absence de tant d’informations sur la situation des populations indigènes pendant cette deuxième guerre des Boers et dans les camps.

D’un autre côté, Damian Barr met en scène des extrémistes qui utilisent le passé douloureux des Afrikaners pour justifier leur combat pour la suprématie blanche aujourd’hui. Tout ira bien est très intelligemment construit, parce qu’on retrouve dans la deuxième partie des personnages qu’on a suivi dans la camp de Bloemfontein, ou leurs descendants. Les Boers vaincus, les Bittereinder – n’ont pas tous disparus et leurs souvenirs d’humiliation alimentent le combat néonazi de l’AWB.

« Sa classe est en route pour aller visiter le musée de la Guerre anglo-boer de Bloemfontein. C’est une sortie d’histoire facultative organisée et payée par le proviseur, Mr de Villiers, qui tous les matins à la réunion générale se tient au garde-à-vous comme s’il était encore dans les forces armées, et attend de chacun – et chacune, d’ailleurs – de ses élèves un comportement de militaire. Comme il ne se lasse jamais de le répéter à sa femme, ils sont en guerre ; pas officiellement, c’est tout. »

TOUT IRA BIEN, DAMIAN BARR

CE QUE J’EN AI PENSÉ

J’ai beaucoup aimé les histoires de Tout ira bien. Le parallèle fait entre la deuxième guerre des Boers et l’Afrique du Sud d’aujourd’hui. De ce point du vue, je pense que le roman est très bien construit. J’ai également beaucoup appris en lisant ce roman et il était grand temps parce que j’ignorais tout ou presque des événements racontés dans ce livre.

Cependant, je suis un peu resté sur ma fin. Tout d’abord parce que l’écriture ne m’a jamais emporté. Damian Barr est également journaliste, et je trouve que ça se sent dans la façon dont les événements sont racontés. Il manquait pour moi de l’émotion chez chaque personnage. Pas assez de colère, de tristesse. Ensuite et ceci est très personnel : je n’aime pas trop quand des événements réels (ici l’histoire de Raymond Buys) sont réutilisés dans un roman. Je m’interroge à chaque fois : raconter la véritable histoire de Raymond Buys n’aurait-il pas suffit ? Avant d’écrire Tout ira bien, Damian Barr avait déjà écrit un article dans The Guardian sur son voyage en Afrique du Sud pour couvrir le drame. Après l’avoir lu, j’ai un peu l’impression que le roman n’est en fait qu’une longue réécriture romancée de cet article.

OÙ TROUVER Tout ira bien ?

Tout ira bien est sorti aux éditions Cherche Midi le 27 août 2020. La traduction française est de Caroline Nicolas. Vous le trouverez dans toutes les bonnes librairies.

QUE LIRE APRÈS ?

Pourquoi ne pas piocher dans d’autres romans de la rentrée littéraire de 2020 qui traitent en partie des passés coloniaux et de leurs conséquences aujourd’hui sur les populations ?

  • Fille, femme, autre, Bernardine Evaristo
  • Les abysses, Rivers Solomon
  • Nickel Boys, Colson Whitehead
  • Les tentacules, Indiana Rita

Tout ira bien, Damian Barr est un livre qui se passe en Afrique du Sud.

2 Commentaires

  1. Autist Reading 03 / 09 / 2020

    Ça avait été un de mes coups de cœur de l’an dernier. J’ai été beaucoup plus ému que toi par ces histoires parallèles, même si j’avais lu l’article du Gardian avant d’attaquer le roman. D’ailleurs, je vais moi aussi parler de cette traduction française la semaine prochaine.

    • Florian 04 / 09 / 2020 — Le Dévorateur

      Ah comme quoi les mêmes livres ne font pas le même effet à tout le monde ! Je me demande pour ma part si une des raisons pour lesquelles j’ai été un peu déçu, ce n’est pas parce que les autres livres de la rentrée que j’ai lus juste avant ou juste après étaient magnifiques et m’ont énormément touché. Comme si j’avais comparé Tout ira bien à ces autres lectures en fait.

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