Frères Sorcières, Antoine Volodine

Frères Sorcières est le dernier livre publié par l'écrivain français Antoine Volodine. Celui qui se réclame du « post-exotisme », qui cherche à écrire de la « littérature étrangère en français », signe encore une fois un texte puissant, innovant et très beau. Un livre qu'une fois refermé, on n'oubliera pas de si tôt.

Pourquoi lire Frères Sorcières ?

  • Le livre : c’est un récit en trois partie. On ne peut pas parler de roman, car sur la couverture, le livre est appelé « entrevoûtes ».
  • Le  décor : on se promène beaucoup dans la première partie du livre, les descriptions et surtout les noms font penser au Caucase, mais rien n’est sûr, tout est imaginaire.
  • Le genre : pour qui n’a jamais lu Antoine Volodine, il faut savoir que c’est très particulier. J’imagine qu’on peut considérer ses livres comme faisant partie des littératures de l’imaginaire.
  • Le style : c’est foisonnant, c’est inventif. Volodine joue avec les mots et la narration et c’est une vraie réussite !

L’histoire

Dans la première partie de Frères Sorcières, on semble lire un interrogatoire. En tout cas, deux personnages se répondent. L’un d’entre eux, qui restera non identifié, pose des questions à Éliane Schubert. Par ses réponses, on apprendra ce qui lui est arrivé quand elle et le reste de la troupe de théâtre ont été interpellés.

La deuxième partie du livre est composée des « vociférations étranges » qu’Éliane avait apprises de sa mère et de sa grand-mère, et qu’elle avait à son tour enseigné à ses compagnes de théâtre, et sa compagne de captivité.

Dans la troisième partie du livre, on suit un nouveau personnage qui change plusieurs fois de nom et d’identité. C’est un incroyable tour de force !

Une force chamanique qui vient du langage

Ce qui fait toute la force de ce récit, c’est la langue, le travail sur la langue et la narration effectué par Volodine. Dans la première partie notamment (Faire théâtre ou mourir), on sent toute la force d’Éliane Schubert, qu’elle puise dans ses « vociférations étranges », mais qui sera rabrouée par la personne qui l’interroge.

Plusieurs fois dans son récit, elle est interrompue par cet homme, qui lui demande des faits, seulement des faits. Toute la beauté de sa langue, de ses digressions, descriptions, réflexions, est régulièrement tue. La force magique, chamanique, de la langue de Schubert ne nous sera révélée dans son intégralité que dans la deuxième partie (Vociférations – cantopéra).

« Pas trop de descriptions inutiles. Pas besoin de cette palette de couleurs. Seulement les faits.

Nous étions figés au bord du lac et nous avions peur. L’air sentait le silex, les herbes mouillées. Puis les cavaliers se sont approchés de nous et nous avons senti les odeurs des chevaux.

Seulement les faits. »

Frères Sorcières, Antoine Volodine

Je trouve cette notion de force provenant du langage très intéressante. Pour Schubert et le reste de la troupe de théâtre, c’est dans le théâtre, dans le texte appris et récité, vociféré, qu’on peut trouver la force de continuer à avancer de village en village, dans les montagnes désertiques.

Frères Sorcières est un de ces livres qu’on ne peut pas lire de façon toute linéaire. La première partie se lit somme toute comme un roman traditionnel, mais la seconde surprend. Il s’agit des « vociférations étranges » d’Éliane Schubert. 343 vociférations qu’on lit, les unes après les autres. Elles défilent sur les pages, qui n’ont d’ailleurs plus de numéros. Il est sans doute impossible de les lire sans faire de pause, même si le rythme de ces vociférations nous entraîne. En voici un exemple :

« 314. APRÈS L’INNOMBRABLE BATAILLE, REPRENDS LA ROUTE !

315. APRÈS L’INNOMBRABLE NAUFRAGE, REPRENDS LA ROUTE !

316. APRÈS L’AURORE MÊLÉE AU SANG, REPRENDS LA ROUTE !

317. APRÈS LA FIN DE TOUT VOYAGE, REPRENDS LA ROUTE !

318. APRÈS LA FIN DE LA ROUTE, REPRENDS LA ROUTE !

319. NATALIA SCHWEER TE REGARDE, REPRENDS LA ROUTE ! »

Frères Sorcières, Antoine Volodine

Une longue dernière phrase pour que l’histoire ne s’arrête jamais

C’est ce qui constitue la dernière partie (Dura nox sed nox) : une seule très longue phrase. C’est évidemment perturbant à la lecture. Et ce n’est sans doute pas pour tout le monde. Mais pour moi ça a marché. C’est un exercice de haute voltige, exécuté avec brio.

Évidemment, on se perd dans cette très longue phrase. On se perd dans les digressions, dans les subordonnées, dans les dialogues rapportés. On se perd aussi dans les personnages, parce que le personnage qu’on suit, change d’identité, de nom, de forme, d’enveloppe corporelle a plusieurs moments. Certains autres personnages aussi.

Mais on parvient tout de même à suivre son/leur histoire. Comme dans les deux autres parties, on est entraîné dans cette histoire par la langue, par le souffle – là aussi magique, chamanique – de cette phrase.

Et puis vers la fin on se rend compte que le texte se répète, on a comme une impression de déjà-vu (de déjà lu). C’est parce que l’histoire est cyclique, on revient au point de départ. Les personnages continueront d’évoluer sans nous, parce que nous nous arrêtons là, sans point, au milieu d’une phrase. D’une très longue phrase.

Ce que j’en ai pensé

J’ai beaucoup beaucoup aimé cette lecture. J’avais déjà lu avant Terminus radieux de Volodine, que j’avais aussi aimé, mais qui m’avait paru moins bien conçu à certains moments.

Ici, les trois parties font sens, et créent un livre truculent que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire. C’est sans doute l’un des livres les plus innovants dans sa forme que j’ai lu dernièrement. Mais le fond aussi est intéressant, autant dans la première histoire, que dans la dernière partie. On en redemande !

Où trouver Frères Sorcières ?

C’est le dernier livre d’Antoine Volodine qui est sorti. Vous le trouverez dans une bonne librairie près de chez vous. Il a été publié chez Seuil, dans la collection Fiction & Cie.

Que lire après ?

C’était ma deuxième lecture d’Antoine Volodine, après Terminus radieux que je vous recommande également. Maintenant, j’ai très envie de lire Des anges mineurs du même auteur.

Si vous voulez aller plus loin, et voyager dans un monde différent, mais étrangement proche du nôtre, avec des personnages qui font abstraction du genre d’une façon différente, lisez La main gauche de la nuit d’Ursula K. Le Guin que j’avais beaucoup aimé.

Et puis, parce que c’est un incontournable de la science-fiction française, il est temps que je lise La Zone du dehors d’Alain Damasio.

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