Portrait de libraires : Ayla et Solveig – La nuit des temps, Rennes

Ça fait longtemps que l’idée me trotte dans la tête, je me lance enfin. Je voulais vous proposer des portraits de libraires, et je suis très content qu’on commence avec Ayla (et Solveig qui nous a rejoint à la fin de l’entretien). Elles travaillent toutes les deux à La nuit des temps, une de mes librairies préférées à Rennes. J’ai profité de mon passage dans la capitale bretonne cet été pour aller les voir et discuter avec elles.

Merci à toutes les deux encore une fois pour votre temps et vos réponses à mes questions. Ça m’a fait super plaisir d’enregistrer cette petite conversation avec vous !

On a parlé financement participatif, instagram, livres féministes, rencontres avec des auteur·es, valeurs et thématiques de leur librairie… mais je ne vous en dis pas plus, laissons place directement à l’entretien.

Devanture de la librairie La nuit des Temps Rennes

Bonjour Ayla, avec Solveig, vous avez monté ensemble la librairie La nuit des temps à Rennes. C’est une librairie relativement récente non ?

Ayla : On a eu deux ans le 1er août ! On fait un concours sur les réseaux sociaux pour fêter ça. Pour faire gagner des lots de bouquins avec les éditions Gallmeister. Sur Facebook et Instagram.

Je vais rebondir là-dessus. Je vous suis sur instagram, et je vois que vous êtes assez actives. Et je me demandais quelle place vous accordez aux réseaux sociaux et à quel point c’est important maintenant selon vous ?

Ayla : Chez nous c’est très important, parce que c’est grâce à ça qu’on a créé toute notre clientèle. Avant d’ouvrir, on a fait un financement participatif. Et ce sont les réseaux sociaux qui nous ont permis de faire en sorte que ça marche. On avait aussi envie de désacraliser la librairie, d’en faire quelque chose d’un peu fun et les réseaux sociaux ça se prête bien à ça.

Est-ce que vous avez l’impression que ça joue sur le type de clientèle que vous avez ?

Ayla : Oui on a une clientèle très jeune pour une clientèle de librairie. Entre 18 et 40 ans, alors que normalement c’est plutôt 40-60 ans.

Et ça a un impact sur les livres que vous vendez j’imagine ?

Ayla : Oui, le rayon BD marche très bien, et le rayon féminisme s’est énormément développé. Parce que quand on a ouvert la librairie, il était beaucoup plus petit. On ne savait pas trop à quoi s’attendre sur le rayon féminisme, si ça allait fonctionner, si c’était une marotte à nous ou si c’était un truc qui était partagé. Et on se rend compte que finalement c’est partagé, mais c’est surtout partagé par la partie la plus jeune de notre clientèle.

Sur instagram il y a souvent ce genre de choses : quand une personne assez influente parle de quelque chose, après c’est très facile d’en discuter avec les gens qui sont déjà intéressés. Donc j’imagine qu’avec les livres féministes ça fonctionne de la même façon.

Ayla : Oui et surtout on fait beaucoup de rencontres avec des autrices et des auteurs d’ouvrages féministes, et ce sont les rencontres qui fonctionnent le mieux. On se rend compte que c’est effectivement une clientèle avec qui c’est facile de discuter, parce qu’on partage les mêmes valeurs.

Et par rapport aux rencontres justement : vous en faites souvent ? Comment vous les contacter ?

Ayla : Une à deux fois par mois. On fait vraiment ça en fonction de nos coups de cœur. Il faut qu’on ait lu le livre avant de caler la date pour la rencontre. On contacte les maisons d’édition, ou ça nous est arrivé plusieurs fois de passer directement par les réseaux sociaux pour contacter des auteur·es, comme Martin Winkler par exemple.

Est-ce que vous invitez aussi des auteurs ou des autrices étrangères ?

Ayla : On en a eu peu, mais c’est aussi parce qu’il faut se caler sur leur visites en France. On a eu Pete Fromm, on a eu deux auteurs qui vivent au Canada… Pour la plupart sinon c’est des Français·es. C’est aussi plus simple, parce qu’on n’a pas besoin de traducteurs. Quand on avait fait la rencontre avec Pete Fromm, la personne qui l’accompagnait a fait la traduction pour la rencontre. Sinon il faut trouver quelqu’un. On a eu aussi Valerio Varesi qui est italien.

Rencontres avec auteurs et autrices à La nuit des temps

Revenons sur le financement participatif, parce que c’est comme ça que je vous ai connu aussi – avec les réseaux sociaux et tout le monde qui en parlait. Qu’est-ce que ça a apporté pour vous ? Qu’est-ce que ça a permis ? Et surtout comment ça fonctionne pour un projet à aussi grande échelle ?

Ayla : Ça nous a permis d’avoir un apport plus conséquent. Parce que quand on a commencé, on n’avait pas assez d’argent pour pouvoir proposer notre projet aux banques. Ça nous a permis d’être connues. Ça nous a permis d’avoir une résonance dans les médias, parce qu’on a eu des articles un peu partout, qui parlaient du financement participatif, et donc de l’ouverture de la librairie. Quand on a ouvert la librairie, les gens avaient déjà entendu parler de nous.

Et par rapport à la fondation de la librairie. J’imagine que vous étiez toutes les deux libraires avant. Ça ne fait pas peur d’ouvrir une librairie indépendante aujourd’hui ?

Ayla : Aujourd’hui je ne sais pas. Mais ça fait peur. Je pense que tout entrepreneuriat fait peur. On était déjà libraires, donc on connaissait le métier. Ce n’est pas comme si on débarquait en se disant « Et si on ouvrait une librairie alors qu’on n’y connait rien ? ». Et puis, en ce moment, ce n’est pas une si mauvaise période pour ouvrir une librairie. Je pense qu’il y a eu beaucoup de drama de la part d’anciens libraires, parce que les choses changeaient. Nous, on l’a fait en connaissant l’environnement, on savait ce qu’il se passait, ce qui changeait, et on n’avait pas l’impression que ça se passait si mal que ça.

Et qu’est-ce qui vous a donné envie d’ouvrir votre propre librairie ?

Ayla : On ne trouvait pas de travail ! Libraire, c’est un métier où il n’y a pas de débouchés. On trouve très peu de postes. Beaucoup sur Paris, mais moi j’ai travaillé un peu sur Paris et je n’avais pas du tout envie d’y retourner. J’ai aussi travaillé à Toulouse et à Sète. Trouver du travail dans l’Ouest, c’était hyper compliqué. Il y a très peu de librairies qui recrutent, le turn-over est faible en librairie. Quand on a un travail, on le garde. C’était donc une façon de créer notre propre emploi. On avait toutes les deux envie d’être dans l’Ouest. Et puis on s’est rendu compte que de prime abord, Rennes manquait d’une librairie généraliste de taille moyenne. Il y avait des très grosses librairies, des petites librairies, mais personne au milieu. On a fait une étude de marché qui s’est révélée positive pour nous. Et on a tenté.

Du coup c’était Rennes parce qu’il y avait une ouverture ?

Ayla : Oui. Et Solveig travaillait déjà à Rennes. Elle était dans la ville et donc voyait le potentiel qu’il pouvait y avoir déjà ici.

Mais il y a quand même d’autres librairies indépendantes ici. Comment vous avez fait du coup pour vous démarquer ? Pour dire : on est différentes des autres ?

Ayla : On ne fait pas de livres voyage, on ne fait pas de mangas, en jeunesse et en BD je fais vraiment au coup de cœur, je ne fais pas de séries, je fais quasiment que du roman graphique. C’est vraiment que mes goûts perso parce que je sais que de toute façon, il y a déjà énormément de librairies BD. Je pense qu’on se démarque pas mal par notre rayon Sciences humaines qui est très militant. Pour le reste, comme on est de taille moyenne, on a du choix, mais pas trop. Le fait qu’on choisisse nous-mêmes chacun des livres qu’on met sur les tables, ça joue aussi beaucoup je pense. Effectivement, il faut se retrouver dans nos goûts. Mais il n’y a pas que nos goûts, on sait aussi qu’il y a des incontournables qu’il faut qu’on ait. On avait vraiment envie de créer une ambiance, c’est pour ça qu’il y a de la musique. Je pense qu’on se démarque aussi par la luminosité dans la librairie, chose qui est très rare. On a la chance d’avoir une très grande vitrine qui permet d’avoir beaucoup de lumière. Voilà : l’ambiance, la déco, et le rayon Sciences humaines…

J’ai remarqué aussi qu’il y avait beaucoup de livres écrits par des femmes, contrairement à d’autres librairies où c’est beaucoup moins le cas.

Ayla : C’est vrai qu’on est très sensibles à ce genre de choses. En livres jeunesse aussi, j’essaye de faire des choses pas trop genrées. On aime mettre en avant les femmes, en poésie on en a énormément.

Aussi en littérature de l’imaginaire. Souvent c’est principalement des hommes et là j’ai vu qu’il y avait les incontournables, mais aussi des autrices que je ne connaissais pas.

Ayla : Oui c’est vrai. C’est pour être cohérentes avec le rayon Sciences humaines qui marche vraiment beaucoup. On sait que les gens qui viennent à la librairie et qui sont féministes ne lisent pas que des essais. Ça ne nous empêche pas non plus d’avoir des choses qui ne sont pas féministes, mais c’est vrai que c’est assez mis en avant dans la librairie.

Et est-ce que vous avez d’autres thématiques comme ça qui ressortent ?

Ayla : Oui, on a créé un petit rayon anti-racisme, anti-colonialisme et violences policières. Un autre sur le véganisme et l’anti-spécisme.

Parlons du nom de la librairie. J’imagine que ça fait référence au livre de Barjavel. Pourquoi ce titre là ?

Ayla : On avait trouvé un premier nom et une librairie parisienne nous a menacé d’un procès, parce qu’ils trouvaient que c’était trop proche du leur. Donc on a dû abandonner ce nom. On a mis un sacré bout de temps ensuite à retrouver quelque chose qui nous plaisait. On voulait un titre d’œuvre qu’on a lu toutes les deux, qui nous avait plu à toutes les deux, et puis qui soit joli à l’oreille. Finalement, on est tombées là-dessus. Ce n’était pas une évidence. On a aussi fait un appel sur les réseaux sociaux en proposant plusieurs noms et les gens étaient unanimes. La nuit des temps, ça leur rappelait à tous un souvenir de lecture impérissable, hyper fort émotionnellement.

Je ne l’ai pas encore lu, mais ça va venir. Sur instagram, tout le monde en parle régulièrement. Un classique, un incontournable.

Ayla : Nous, on l’a lu jeunes, mais on ne l’a pas relu. Personnellement j’avais peur d’être déçue, donc je ne l’ai pas relu.

Solveig : Oui j’avais peur qu’il ne survive pas.

C’est aussi je pense pour ça que j’ai un peu peur de le lire maintenant. Je me dis que peut-être que ça va moins marcher. Parce que beaucoup de gens l’ont lu quand ils étaient ados.

S : C’est ça.

A : C’est une histoire d’amour hyper passionnée, passionnelle. Sur fond de conte écologique. Mais je pense que ce côté un peu adolescent tourmenté, ça marche bien.

Je vois aussi qu’il y a beaucoup de petits cartons avec ce que vous pensez des livres. Dites, c’est que vous deux qui lisez tout ça ou ?

A : On est trois, parce que maintenant on a un apprenti.

S : Mais c’est que nous trois, oui.

Et est-ce que vous avez remarqué que les livres avec des cartons se vendent vraiment plus ?

A : Oui. Mais ça, on le savait depuis longtemps.

S : On en a fait l’expérience dans d’autres librairies.

Et est-ce que à l’inverse parfois, vous achetez des livres à cause de ce que les gens en disent sur instagram ou parce que vous avez l’impression qu’on en parle plus ?

A : Oui, ça fait partie de notre métier, de se tenir au courant de ce qu’il se passe et de ce que les gens vont demander. Donc on sait aussi que ce dont les gens parlent sur les réseaux sociaux, il y a des chances qu’on nous les demande en librairie.

S : Et puis si ça rentre dans quelque chose qu’on a envie de défendre. Parce que effectivement des fois, il y a des trucs où on sait que c’est pas forcément chez nous que les gens vont venir les demander. Ou alors si c’est vraiment des choses qui nous posent des gros problèmes en termes d’éthique.

Je me demandais justement, est-ce qu’il y a des livres que vous refusez de commander ?

S : Oui. Enfin non. On ne refuse pas de les commander, parce qu’on n’a légalement pas le droit. Mais en tout cas on ne les prend pas pour le magasin. Et on n’incite pas à la commande.

Donc il faut que les gens fassent la demande ?

S : C’est ça. Après c’est arrivé surtout pour les Sciences humaines, parce qu’un roman en soit…

A : c’est moins problématique.

S : Mais c’est vrai que sur les essais, Eric Zemmour par exemple on ne va pas prendre.

A : C’est plus par rapport aux valeurs en fait.

Oui, je pense personnellement qu’il y aurait beaucoup de choses que j’aurais du mal à vendre.

A : Après ça dépend. J’ai une cliente qui vient tout le temps à la librairie, qui n’habite pas très loin. Elle nous a demandé le dernier Sarkozy, on le lui a commandé.

S : Voilà. Mais par contre, ça aurait été La France orange mécanique, je pense que, parce que c’est une cliente fidèle, on se serait peut-être permis de lui dire : « Est-ce que vous êtes sûre ? Parce que vous savez, c’est vraiment pas top. »

Entrée de la librairie La nuit des temps Rennes

Et pour terminer, il me reste deux petites questions que je poserai à tout le monde dans chaque prochain entretien. Est-ce que vous pouvez me parler d’un livre qui a été beaucoup vendu récemment ici ?

A : Le Pete Fromm, Mon désir le plus ardent. Parce qu’on l’avait mis en avant l’année dernière quand il est sorti en grand format. On a ensuite reçu l’auteur à la librairie. C’était un coup de cœur. Et il y a le nouveau qui sort à la rentrée, que Solveig a lu. Du coup ça nous incite à encore le mettre en avant.

Et vos derniers coups de cœur ?

A : Je ne me souviens plus de mon dernier coup de cœur. Ah si, ça doit être le Jodi Picoult, Une étincelle de vie. J’avais aussi adoré celui d’avant, Mille petits riens. Qui était vraiment très bien, sur le sujet du racisme. Là on est sur le sujet des avortements et des centres d’avortement au États-Unis, et sur les anti-avortement aussi. Très bien !

S : Mon dernier coup de cœur, ce n’est pas un livre récent. C’est Eureka Street de Robert McLiam Wilson.

Je ne connais pas !

S : C’est incroyable ! C’est un grand roman sur l’Irlande et sur Belfast dans les années 1990. On suit deux types un peu loosers, mais super attachants. L’un est catholique, l’autre est protestant, ils sont amis, ce n’est pas un sujet entre eux, mais on va dire que tout le contexte autour, c’est extrêmement brillant, extrêmement drôle, c’est intelligemment fait. Et pour moi ça a été une énorme claque, j’ai envie de le faire lire à tout le monde.

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