Frantumaglia, Elena Ferrante

Le livre Frantumaglia d'Elena Ferrante est un recueil de lettres, d'articles, de réponses à des journalistes, des lecteurs et des lectrices, ses éditeurs. On l'interroge sur son écriture, son rapport à la lecture et à la littérature. C'est un livre passionnant pour quiconque s'intéresse à ces questions, dans lequel on pioche parmi les réflexions de l'auteure, toutes plus importantes les unes que les autres.

Pourquoi lire Frantumaglia ?

  • Le livre : il s’adresse surtout aux personnes qui ont déjà lu au moins un roman d’Elena Ferrante, afin de mieux comprendre les thèmes dont elle parle dans Frantumaglia.
  • Le décor : dans ce livre aussi, l’auteure parle beaucoup de Naples et de l’Italie contemporaine, et de l’importance de ce décor dans ses romans.
  • Le genre : ne vous attendez pas à un roman, dans Frantumaglia vous lirez des lettres et des articles signés Elena Ferrante.
  • Le style : c’est une écriture différente, parce qu’il n’y a pas de narrateur. Mais on retrouve la volonté caractéristique d’Elena Ferrante d’employer les mots justes et de faire transparaître la vérité dans ses phrases.

L’histoire

Le livre Frantumaglia a d’abord été publié en Italie en 2003. L’idée est venue de l’éditrice d’Elena Ferrante, Sandra Ozzola, qui a voulu rassembler certaines lettres échangées avec elle et des réponses aux questions des journalistes sur ses deux premiers romans : L’amour harcelant et Les jours de mon abandon.

En 2016, le livre a été réédité en Italie. Deux nouvelles parties étaient venues se joindre au premier livre. On trouve ainsi de nouvelles lettres et articles d’Elena Ferrante, qui répond aux questions des journalistes sur tous ses livres et surtout sur sa notoriété qui a suivi la parution de L’amie prodigieuse à travers le monde. C’est ce livre augmenté qui a été traduit en français.

L’écriture et ma vie

C’est le sous-titre de Frantumaglia. Dans ce livre, Elena Ferrante revient sur l’écriture, mais elle parle aussi bien d’adaptation, de traduction, de la lecture, de son écriture, de la littérature en général et elle se doit de répondre aux questions des journalistes sur son choix de signer avec un pseudonyme.

De très nombreux thèmes sont abordés, et je vais revenir sur ceux qui m’ont le plus parlé personnellement :

La question du livre et de ses lecteurs et lectrices

Selon Elena Ferrante, les livres appartiennent aux personnes qui les lisent quand elle a terminé de les écrire et les a publiés. Elle va même plus loin et dit que ce sont leurs livres. Parce que chaque lecteur, chaque lectrice, lit ses livres différemment, en fonction de leur histoire, de leurs personnalités. Les mots utilisés par l’auteure sont interprétés différemment à chaque lecture.

C’est une question qui m’intéresse parce que je me suis rendu compte sur instagram qu’en effet, nous lisons des livres différents, même si les couvertures et les titres sont les mêmes.

« Chaque lecteur tire de l’ouvrage qu’il lit son propre livre – rien d’autre. Les étagères sur lesquelles nous alignons les ouvrages que nous avons lus sont trompeuses. Nous n’y disposons que des titres, des couvertures, des pages. Mais les livres que nous avons vraiment lus sont des fantômes invoqués par des lectures qui n’obéissent à aucune règle. Autrefois ce dérèglement était une donnée d’ordre strictement privée, elle laissait tout au plus quelques traces publiques dans les pages des lecteurs professionnels. Aujourd’hui, les choses ont changé. Internet regorge de lecteurs qui commentent leur livre. »

frantumaglia, Elena Ferrante

La question des livres et de leur adaptation

Pour l’auteure, la question d’une bonne adaptation ne se résume pas à sa proximité avec le texte originel. Mais dépend plutôt du travail fait par le ou la cinéaste pour retranscrire au mieux dans un film ce qui se dégage du livre. D’ailleurs, pour Elena Ferrante les cinéastes sont des lecteurs comme les autres. Et donc chacun a lu ses livres d’une façon différente.

« Le problème, quand on choisir un livre pour en tirer un film, ne consiste peut-être pas à en respecter la structure, ni à la violer selon son inspiration. Le véritable problème, pour un cinéaste, consiste à trouver les solutions et le langage adéquats pour puiser la vérité de son film dans celle du livre, pour les additionner sans que l’une ne disloque l’autre et n’en dissipe la force. »

Frantumaglia, Elena Ferrante

La question de la littérature et Des femmes

On lui pose souvent des questions liées à cette problématique. Écrit-elle différemment parce qu’elle est une femme ? Est-elle féministe ? Son écriture est-elle féminine ? Seule une femme aurait-elle pu écrire des personnages comme Elena et Lila ? Et les réponses d’Elena Ferrante sont très intéressantes, parce qu’on sent souvent qu’elle réfléchit beaucoup à ces problématiques, sans vraiment avoir de réponse toute faite. J’ai aimé ça, parce que j’ai fini par m’interroger avec elle. Une chose est sûre pour l’auteure cependant : pendant très longtemps, elle n’a lu que des auteurs masculins. Elle pensait que les livres des femmes allaient être moins bons. Elle a changé d’avis, évidemment. Mais elle ne se cache pas de qui elle a été avant de lire les auteures qui ont tout changé pour elle. J’ai beaucoup aimé cette honnêteté.

« Nous devons prouver, justement parce que nous sommes des femmes, que nous savons construire des mondes aussi vastes, aussi puissants et aussi riches, voire plus, que ceux que les romanciers ont brossés. Nous devons donc être bien outillées, nous devons creuser profondément dans notre différence avec des instruments performants. Surtout, nous ne devons pas renoncer à une liberté extrême. Une romancière – et c’est valable dans de multiples domaines – ne doit pas avoir pour ambition d’être la meilleure des romancières, mais la meilleure de tous ceux, sexes confondus, qui cultivent la littérature avec une grande habileté. »

Frantumaglia, Elena Ferrante

La question de l’écriture de la vérité

Ce qui est le plus important pour l’auteure de L’amie prodigieuse, c’est la recherche de la vérité. Et c’est pour ça qu’elle tient tant à ce que l’autrice ne devienne pas une personne publique. C’est le meilleur moyen pour elle d’être complètement honnête avec son écriture, d’aller aussi loin qu’elle le veut. Elle recherche les choses difficiles à dire, se pousse elle-même dans des retranchements, afin de pouvoir coller au plus proche de la pureté des choses. Qu’il s’agisse d’une amitié compliquée, de la cruauté des êtres humains, des relations entre les filles et leur mère, des déchirements d’un couple, ou de l’apparente incohérence des gens.

« Il est plus pressant de se demander : quel mot, quel rythme, quel ton sont adaptés à ce que je sais ? On pourrait croire qu’il s’agit de questions formelles, stylistiques, somme toute secondaires. Et pourtant je suis convaincue que, sans les mots justes, sans un long entraînement dans l’art de les associer, on n’écrit rien de vivant ni rien de vrai. »

Frantumaglia, Elena Ferrante

La question du roman et de l’autobiographie

Pour Elena Ferrante, seule la fiction est capable d’exprimer au mieux la vérité du monde dans lequel on vit et de ce que nous sommes. La fiction a beaucoup plus de pouvoir – de par sa portée universelle, de par sa puissance évocatrice, les sentiments qu’elle produit, le fait que chaque lecteur et lectrice puisse s’identifier, etc – que l’autobiographie.

« Question évidente mais obligatoire : qu’il y a-t-il d’autobiographique dans l’histoire d’Elena ?

— Si vous voulez dire par autobiographie « puiser dans sa propre expérience pour nourrir une histoire imaginaire », presque tout. Si vous me demandez, en revanche, si je raconte mon histoire personnelle, rien. »

frantumaglia, Elena Ferrante

Ce que j’en ai pensé

J’ai beaucoup aimé lire ce livre ! Je l’ai dégusté, lisant les lettres d’Elena Ferrante une par une, pendant que je lisais d’autres choses à côté. Elle m’a beaucoup fait réfléchir aux thèmes dont je parle plus haut. Elle m’a donné envie de lire ou relire nombre d’auteures qu’elle a cité, parmi lesquelles : Elsa Morante, Clarice Lispector, Alice Munro…

Une chose m’a un peu moins plu : les journalistes ne cessent de poser les mêmes questions à Elena Ferrante. Parmi celles-ci, une en particulier a eu le don de m’agacer à chaque fois que je la lisais : celle qui concerne la volonté d’anonymat de l’auteure. D’ailleurs on sent aussi la frustration d’Elena Ferrante dans ses réponses. C’est une question qui personnellement ne m’intéresse nullement. Elena Ferrante répète que selon elle les lecteurs et lectrices se moquent de cette obsession des médias. Selon Ferrante, c’est dans les livres d’un·e écrivain·e qu’il faut chercher les réponses aux questions, c’est là qu’elles se trouvent toutes. Et surtout, l’auteure défend l’idée selon laquelle elle se sent beaucoup plus libre en tant qu’écrivaine parce qu’elle ne joue pas le jeu des médias. Cela lui permettrait de mieux écrire, d’écrire avec toute la vérité nécessaire aux bons livres.

Enfin je regrette de ne pas avoir lu les trois premiers romans d’Elena Ferrante avant de lire Frantumaglia. Certains passages auraient été beaucoup plus intéressants si j’avais mieux connu son œuvre. Il ne me reste plus qu’à rattraper mon retard maintenant !

Frantumaglia sur Instagram

Où trouver Frantumaglia d’Elena Ferrante ?

Frantumaglia a été publié en français par les éditions Gallimard dans leur collection Du Monde entier. Vous trouverez sans doute ce livre dans une librairie près de chez vous avec les autres livres de l’auteure.

Que lire après ?

Elle ne parle pas que de ça, mais Elena Ferrante mentionne aussi beaucoup ses romans dans Frantumaglia. J’ai maintenant très envie de lire ses trois premiers romans que je n’ai pas encore lus. Et pourquoi pas relire l’Amie prodigieuse ?

  • L’amour harcelant
  • Les jours de mon abandon
  • Poupée volée
  • La tétralogie L’amie Prodigieuse

Frantumaglia, Elena Ferrante est un livre qui se passe à Naples, en Italie.

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