PORTRAIT DE LIBRAIRES : Álvaro – Pequod books, Berlin

Deuxième épisode de portraits de libraires avec l’entretien d’Álvaro, qui gère l’une de mes librairies préférées de Berlin : Pequod Books. C’est une librairie d’occasion internationale, où on trouve donc des livres dans de nombreuses langues !

Je ne sais pas vous, mais moi j’adore les vieux livres, et longtemps j’ai eu dans un coin de ma tête le rêve d’ouvrir une librairie d’occasion. J’avais donc plein de question à poser à Álvaro.

On a parlé entre autres de son amour des vieux livres, de la façon dont il choisit les livres qu’il va mettre en vente, de sa vision du travail de libraire d’occasion à l’ère d’Amazon, de la question de la traduction des livres, etc… mais je ne vous en dis pas plus, laissons place directement à l’entretien.

Pequod Books Berlin
Librairie d’occasion internationale Pequod Books, Berlin

Bonjour Álvaro ! Je connais la librairie Pequod Books depuis deux ou trois ans. Mais j’imagine que tu l’as ouverte plus tôt ?

J’ai ouvert en juillet 2012. Ça fait donc déjà plus de sept ans !

Est-ce que tu as vu un changement entre le moment où tu as ouvert et maintenant ?

Bien sûr. Quand j’ai ouvert, Neukölln* n’était pas un quartier où on va pour acheter des livres. Tu ne fais pas le lien entre littérature et Neukölln. Toujours pas aujourd’hui d’ailleurs, même si ça a un peu changé.

Et qu’est-ce qui t’a donné envie d’ouvrir une librairie ?

Je suis Espagnol et je vis à Berlin depuis 13 ans. J’ai rencontré plein de gens ici, qui parlent des langues différentes. Et il y a toujours un sujet qui revient : « J’aimerais pouvoir lire plus, mais je ne trouve pas de livres dans ma langue. Il y a bien cette librairie, mais je n’ai pas 25€ à dépenser dans un livre ! » Je me suis dit qu’il manquait quelque chose dans le marché du livre à Berlin. Il fallait un espace pour acheter des livres d’occasion dans la langue qu’on voulait. Six ou sept ans plus tard, j’ai décidé de concrétiser cette idée.

Tu avais déjà travaillé dans une librairie avant ?

Non, jamais.

Tu penses que c’est plus facile d’ouvrir une librairie d’occasion qu’une librairie classique ?

C’est deux choses différentes. Mon travail est plus celui d’un chasseur : je chasse des livres, que je vais revendre ensuite. Je suis toujours à la recherche de livres. Ce qui n’est pas le travail d’un libraire. Il y a 3 ou 4 sociétés de distribution qui t’envoient un catalogue tous les 3 ou 4 mois. Et tu peux choisir combien de livres tu veux commander. « Tiens il y a un nouveau Zadie Smith qui sort, et un nouveau Margaret Atwood, je vais en prendre 20, ils vont bien se vendre ! » C’est un marché très différent. Et ça ne m’intéresse pas de chercher à découvrir les derniers livres. Je pense qu’on a déjà beaucoup de livres qui sont très bons. Et je ne les connais pas encore tous ! Bien sûr les nouveaux livres c’est bien aussi, mais c’est plus facile de se procurer des vieux livres.

Et est-ce que tu refuses parfois des livres ? Comment tu choisis ?

Bien sûr ! Je ne prends que les livres que j’aime. La sélection est complètement personnelle. Et c’est pas parfait. J’ai parfois acheté des livres que je n’ai pas réussi à vendre, ou que j’ai décidé plus tard de ne pas vendre parce que j’avais changé d’avis. Mais oui, je dois refuser des livres, sinon j’aurais beaucoup plus de livres que ce que je peux stocker !

Qu’est-ce que tu fais des livres que tu ne peux pas vendre ? 

Ça va peut-être sembler un peu ésotérique, mais c’est comme si certains livres me regardaient. Ils commencent à se moquer de moi en me disant : « Hey, ça fait déjà six ans que je suis ici ! » Alors quand je suis fatigué d’un livre, je l’enlève.

Oui je fais pareil. J’achète tellement de livres et parfois après un an je me dis : je n’ai toujours pas lu ce livre, peut-être même que je n’ai plus envie de le lire, alors je le donne.

Oui, même si dans mon cas c’est un peu différent. Parce que la plupart des livres qui sont ici, je ne vais pas les lire. J’en ai beaucoup trop. Même si l’idée peut paraître un peu vieux-jeu, un peu kitsch, j’essaie vraiment de n’avoir que des bons livres.

Tu disais avant que les vieux livres c’est parfois mieux que les nouveaux. 

Je ne dis pas que tous les vieux livres ou tous les classiques sont bons. Beaucoup de classiques sont illisibles. Beaucoup de livres ont été des classiques pendant longtemps et n’en sont plus. Mais tu as beaucoup plus d’information sur le contexte quand tu juges un classique. Avec les nouveaux livres, surtout des nouveaux auteurs, c’est plus compliqué. Tu peux aller sur Wikipedia, chercher des infos sur la maison d’édition, lire des critiques, savoir qui encense le livre, qui est l’auteur, ses idées politiques, sa couleur préférée, que sais-je ? C’est vraiment difficile. J’ai beaucoup d’admiration pour les gens qui peuvent faire ça et travailler avec des nouveaux livres. J’aime les livres qui viennent juste de sortir, mais en tant que lecteur, pas en tant que libraire.

Je me disais justement que si j’avais autant de livres, j’arrêterais sûrement d’en acheter et je ne lirai que ce que j’ai en librairie. Est-ce que tu achètes quand même des livres qui viennent de sortir ?

Je suis mon meilleur client ! Personne n’achète plus de livre que moi. Certains nouveaux auteurs sont vraiment bons, et c’est difficile de trouver leurs livres d’occasion. Parce que je n’ai pas beaucoup d’argent à dépenser dans des livres neufs, je vais beaucoup en bibliothèque. Berlin est super pour ça, les bibliothèques sont fantastiques !

Librairie Pequod Books Berlin

Dis-moi, pourquoi le nom Pequod ?

Pequod, c’est le nom du bateau dans Moby Dick. C’est un de mes livres préférés. Et je me disais que ce serait une bonne idée d’avoir un nom associé à la littérature, mais qui ne soit pas trop évident. Comme Cervantes Books, ou Flaubert, ou Goethe ! Je me suis dit que Pequod serait une bonne idée, mais je n’ai pas été très original : à Berlin, on est trois librairies avec un nom lié à Herman Melville !

On a un peu parlé des langues au début de l’entretien. Combien de langues sont représentées dans les livres que tu vends ?

Je vends des livres dans environ 20 langues différentes, y compris en allemand. Je le précise, parce que peu de personnes savent que je vends aussi des livres en allemand. Quand ils entendent “librairie internationale”, beaucoup d’Allemands s’imaginent que ça veut dire “livres en anglais”.

Et quelle langue tu vends le plus ?

C’est en anglais que je vends le plus de livres. En deuxième position arrivent les livres allemands.

J’ai un petit truc pour deviner la langue maternelle des gens : quand ils entrent dans la librairie, ils vont d’abord vers la section dans leur langue. Et ensuite, au lieu d’aller vers les livres en allemand, ils vont vers les livres en anglais. Comme ça, je sais quelles langues ils parlent.

Et toi, tu lis en combien de langues ?

Je parle cinq langues. Et je peux aussi lire dans 2 ou 3 autres langues qui leur sont similaires.

Est-ce que c’est plus difficile de choisir les livres qu’on t’amène dans une langue que tu ne parles pas ?

Ça dépend. On n’est pas aussi universels qu’on le pense. La seule langue universelle, c’est l’anglais, les autres sont liées à des régions. Les Français lisent surtout en français, les Polonais en polonais. Et du coup je ne trouve pas toujours les traductions que j’aimerais.

Si on me propose un livre dont je ne connais pas l’auteur, je vais me renseigner sur Wikipedia. J’arrive plus ou moins à me faire une idée pour décider si je veux acheter ce livre ou non. Si l’auteur m’intéresse.

Je trouve ça très intéressant parce que c’est similaire à la façon dont je choisis les livres que je vais lire. J’en entends parler et puis je vais faire quelques recherches sur l’auteur. Mais bien sûr, je n’ai pas la même responsabilité : celle de revendre ce livre à quelqu’un d’autre.

Oui, je suis quelque part entre un lecteur et un libraire. On n’attend pas de moi que j’aie tous les livres du monde. Mais je ne peux pas non plus vendre que les livres que j’aime. Sinon, la liste serait assez courte, parce que je n’ai pas encore tout lu ! Je dois jongler entre mes avis et mes préjugés. Mais je suis assez ouvert, et j’écoute ce qu’on me dit sur les livres.

Tu as dit quelque chose de très intéressant : beaucoup de ces livres ne sont pas des traductions. C’est vrai que, quand j’entre dans une librairie française, sans doute qu’environ 80% des auteurs sont français.

En France vous avez même des lois là-dessus ! La tendance générale c’est : les gens qui viennent d’une région vont privilégier les livres de cette région. Je ne parle même pas des langues. Beaucoup d’auteurs écrivent en français, mais ils seront lus principalement au Togo, ou au Québec, mais peu en France. Ceci dit, c’est mieux qu’en espagnol. Très souvent un livre publié en Argentine ne le sera pas au Chili. C’est plus facile de trouver un livre uruguayen traduit en allemand que publié en Espagne ! Alors que c’est la même langue ! Mais il n’y a pas assez d’argent en Espagne ou en Uruguay pour relier ces deux marchés. En Allemagne, on dépense beaucoup d’argent dans la traduction. Et le marché allemand est donc beaucoup plus cosmopolite que le marché espagnol. Mais le plus cosmopolite, c’est le marché anglo-saxon, parce qu’ils traduisent tout.

Tu penses que c’est dû à quoi ?

Je pense que c’est principalement une question économique. Pour la culture, on dépense en Allemagne 11 fois plus d’argent qu’en Espagne. Ça veut dire que travailler dans la traduction en Espagne est encore plus difficile qu’en Allemagne. Et donc plus d’auteurs étrangers sont traduits ici. Je ne cherche pas à idéaliser les lecteurs allemands, mais c’est vrai qu’ils lisent plus d’auteurs étrangers que les lecteurs espagnols.

Et par rapport aux lecteurs justement. Quand j’entre dans une librairie d’occasion, je n’ai pas d’idée spécifique d’achat en tête, je regarde les étagères et j’espère trouver quelque chose. Est-ce que la plupart de tes clients font pareil ?

Certaines personnes ne sont vraiment pas comme ça. Il y en a qui pensent que je vais avoir tous les livres du monde, que je vais tout savoir. Et ils sont déçus parce que je ne vends pas tel livre ou ne connais pas tel auteur. Ils me prennent pour un amateur. Certaines personnes entrent dans les librairies d’occasion et pensent qu’ils vont trouver exactement le livre ou la traduction qu’ils cherchent. J’ai plus de 20 000 livres, c’est plus que ce qu’une personne peut lire. Mais ça n’est pas assez si on compare avec tout ce que tout le monde veut. J’aimerais avoir plus de livres et plus de place pour les stocker.

Et est-ce que tu as beaucoup de clients réguliers ? Ou plus de touristes ?

Ça dépend des mois. En été, j’ai plus de touristes, mais le reste de l’année c’est assez mixte. C’est difficile de vendre des livres dans ce quartier. Parce que Neukölln est traditionnellement un quartier où vivent des gens des classes populaires, qui lisent peu. Certains lisent beaucoup, mais beaucoup n’ont pas ouvert un livre dans les dernières 25 années. Et il y a beaucoup de brassage, les gens emménagent, et déménagent. Des gens visitent ma librairie, achètent un livre, mais ne reviendront jamais. Parce que peut-être que 3 mois plus tard ils ont dû déménager à cause du prix des loyers, ou qu’ils sont retournés dans leur pays d’origine. Et je dois recommencer. Ça arrive très souvent et c’est frustrant. Je pensais que ça aurait été plus facile de construire une base de clients réguliers.

Tu n’es ouvert que le matin, est-ce que c’est parce que tu fais autre chose à côté ?

Oui, j’ai d’autres projets le matin. Mais je pense aussi que travailler 36 heures par semaine, c’est assez. Je ne pourrais pas faire plus. 6 heures par jour, ça me va. Je n’ai pas d’employés, alors quand la librairie est ouverte, c’est parce que je suis là. Je fais partie de la librairie. Je suis l’algorithme qui recommande des livres aux gens.

Librairie d'occasion Pequod Books

La question que je me suis toujours demandée : est-ce qu’on peut vivre des profits d’une librairie d’occasion ?

La question c’est pas tant celle du profit des librairies d’occasion en particulier. Que celle de la situation générale. Je possède la librairie, mais aussi les locaux. Si je devais payer un loyer, ce serait impossible.

Si d’autres librairies ne survivent pas, c’est pas tant une question de business qu’une question de location. Une bonne librairie doit être bien située, mais les locaux les mieux situés sont aussi les plus chers, surtout dans une ville comme Berlin. Si je n’étais pas propriétaire, il y a longtemps que j’aurais mis la clef sous la porte.

Et est-ce que tu considères les autres librairies comme des compétiteurs ?

Je pense que la seule vraie compétition, c’est Amazon. C’est le seul ennemi que j’ai . Et c’est pas que pour les petites librairies indépendantes, mais pour toutes les autres, et pour tous les commerces. Avec les autres librairies, en tout cas dans le quartier, on s’entend bien.

On se respecte beaucoup, on s’envoie des clients. Il y a un vrai sens de communauté parmi les libraires.

Peut-être aussi parce que vous n’êtes pas tant en compétition puisque certaines librairies ont différentes spécialités ?

Non, on est en compétition. Mais on est de bons ennemis. Évidemment on se bat tous, on est comme des petites souris qui se battent pour le même tout petit morceau de fromage. Mais on est des souris bien élevées, et on se respecte. Je pense que beaucoup d’autres libraires à Neukölln font du bon boulot.

Il me reste deux questions : Est-ce que tu pourrais parler d’un ou deux livres que tu vends plus que d’autres ? Des livres qui reviennent et que tout le monde achète ?

Ça dépend vraiment des modes autour des auteurs. Par exemple, pendant longtemps j’avais beaucoup de livres de Margaret Atwood, et personne ne semblait les remarquer. Et puis la série est arrivée sur HBO et en une semaine je les ai tous vendus.

J’imagine que ça a été la même chose avec Toni Morrison.

Oui ! Elle est décédée et j’ai vendu tous ses livres. J’en avais beaucoup pendant longtemps, et personne n’était vraiment intéressé. Ça arrive souvent. Il y a aussi eu une mode Baldwin. Il y a des auteurs que tout le monde veut lire, et ensuite, plus personne n’est intéressé à nouveau. Je pense que c’est parce que beaucoup de gens veulent lire les mêmes livres. Comme ça, ils peuvent en parler autour d’eux. Pour beaucoup de gens, lire a quelque chose à voir avec le partage et la discussion. Tu ne veux pas parler de foot, de politique ou de religion, alors tu parles de livres. Parfois, c’est plus facile, les gens sont moins souvent à cran quand on parle de littérature. Alors ils lisent les mêmes livres, comme ça ils peuvent avoir de belles conversations.

Et enfin : quel est le dernier livre que tu as lu que tu as beaucoup aimé ?

C’était ma surprise de l’année, un livre de l’auteure londonienne Zadie Smith. Je la connaissais, mais je ne l’avais jamais lue. Et puis j’ai trouvé On Beauty (De la Beauté) dans ma librairie et je me suis dit que j’allais essayé. Et c’est un livre magnifique. Un de ces livres qui traitent de tant de sujets en même temps. Comme des poupées russes : tu ouvres une boîte et tu trouves 3 autres boîtes, et tu les ouvres et tu peux explorer ce livre. J’ai beaucoup aimé.

*quartier populaire au sud de Berlin.

4 Commentaires

  1. Livr'escapades 28 / 10 / 2019

    Interview très intéressante, merci! Je saurai où aller lorsque je passerai à Berlin la prochaine fois 😉

    • Florian 29 / 10 / 2019 — Le Dévorateur

      Merci ! C’est une superbe librairie d’occasion, qui mérite le détour !

  2. Ines 19 / 11 / 2019

    Ahhh faut que j’aille à Pequod!

    • Florian 19 / 11 / 2019 — Le Dévorateur

      Oui ! Tu pourrais trouver des livres et discuter avec le libraire qui est très sympa !

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